Le Parti socialiste va mal.
Chaque échec nous encourage à le penser, mais la victoire qui suit sonne le glas de nos travaux de
réflexion, chacun cherchant à croire et à convaincre que le cycle des défaites se clôt. Ce discours a fait
illusion entre 2002 et 2004, les élections régionales et cantonales consacrant, entendions-nous, le
retour de notre électorat. Mais 2007 et 2008 ont mis en lumière ce qui devient désormais le viatique
des socialistes : victoire locale, absence de projet, défaite nationale.
Il ne s'agit donc pas de cycles alternatifs d'adhésion et de déception à ce que le Parti Socialiste est ou
propose. La gauche est reconnue pour sa capacité à prendre des mesures correctrices par une action
publique locale mais est considérée comme incapable de gouverner. Ce paradoxe paralyse notre
aptitude à penser, à faire émerger une intelligence collective.
Nous sommes ainsi les propres générateurs de notre impuissance.
Premiers signataires : Maxime des GAYETS (CN, BF, adj. maire d’arrondissement, 75) ; Sarah
PROUST (CN, 75) ; Julien METIFEUX (SF, 94) ; Florent GUITTON (CF, BN MJS, conseiller
municipal, 63) ; Sébastien AUFORT (CF, 86)
Pour un peer to peer politique
Notre défaite est en effet avant tout le résultat de la désertion du champ de la bataille culturelle. Depuis
plus de dix ans, le champ médiatique, intellectuel et politique s'est inexorablement converti aux
valeurs de la nouvelle droite, préparant ainsi le terrain à la victoire de Nicolas Sarkozy.
En cela, l'élection présidentielle de mai 2007 fut un « mai 81 à l'envers ».
La gauche a été défaite dans les urnes parce qu'elle avait perdu dans les têtes.
Les revers subis aux élections nationales, par la gauche ne sont donc pas anecdotiques. Ils viennent
confirmer la difficulté des appareils partisans à s'affirmer dans une société en mutation. C'est ce
décalage entre des schémas politiques dépassés et un monde en perpétuelle évolution qui est à l'origine
de la crise des partis de gauche.
Cette incapacité des forces de progrès à incarner de nouvelles utopies les cantonne à n'être que le
rempart à une hégémonie inquiétante, mais ô combien dominante, de l'idéologie néoconservatrice.
Sparadrap des temps modernes, la gauche regarde le monde plus qu'elle ne le transforme, résiste à la
droite plus qu'elle ne la concurrence, accompagne les citoyens plus qu'elle ne les représente.
Ce n'est pas ce que nous attendons de notre camp. Nous voulons croire que la logique implacable de
l'ultralibéralisme reste une imposture et qu'une autre voie existe.
Aujourd'hui et au-delà des conquêtes électorales, nous attendons de la gauche qu'elle porte sa propre
lecture du monde qui donne sens à son identité, qu'elle désigne clairement ses ennemis – l'«
aristocratie » adossée au capitalisme financier - et qu'elle reprenne le chemin de la bataille culturelle
pour construire une nouvelle alliance entre des citoyens aux intérêts contradictoires.
Bref, nous croyons que la gauche doit entamer sa refondation. Et pour mener à bien ce défi historique,
nous ne partons pas de rien. Derrière les pesanteurs des partis politiques, il existe en effet une scène
militante enthousiaste, inventive et volontaire. Protéiforme et dégagée des contingences propres aux
organisations traditionnelles, elle démontre, dans chacun des combats qu'elle mène, la vivacité de la
conscience critique.
Certes, les acteurs de cette gauche citoyenne sont multiples et leurs contours souvent difficiles à
cerner. Pourtant, de collectifs en appels, de manifestes en tribunes, ils constituent aujourd'hui des
réseaux efficaces, mobilisateurs et exigeants. Tous ces citoyens ont gardé confiance en l'action
collective et sont convaincus, comme nous, que le rassemblement des énergies peut créer les rapports
de force nécessaires à la mise en oeuvre d'un projet de société partagé.
Si nous constatons, jour après jour que, dans ce village global de la solidarité, des milliers de
personnes sont à pied d'oeuvre, les connexions restent souvent ténues et, de manière assez
anachronique, le peer to peer politique ne fonctionne pas.
La refondation de la gauche, intellectuelle, idéologique et politique, doit donc s'appuyer sur cette
dynamique, sur ceux qui agissent déjà pour rendre le monde plus solidaire dans une démarche qui,
parce qu'elle exige des gestes concrets pour des résultats immédiats, est réformiste.
Nous croyons que de la confrontation des champs d'action et d'expérience sur la base de valeurs
communes peut naître une nouvelle forme d'interrogation du Politique, un projet de société qui ne sera
plus déchiré entre les tentations du conservatisme et l'abdication face au marché. C'est ce à quoi nous
voulons travailler au sein du Parti socialiste.
Pour une gauche coopératiste, émancipatrice et universaliste
Mais pour dessiner les contours d'un projet de société susceptible de fédérer largement, il faut
déterminer des cohérences et assumer des choix. Et le premier d'entre eux réside dans la redéfinition
du rapport de la gauche à l'idée même de progrès qui suscite depuis plusieurs décennies, la méfiance
ou l'ironie.
Hier, l'idéologie soviétique avait fait du progrès la loi immanente et irrésistible de l'Histoire, et prôné
l'élimination de tout ce qui y faisait obstacle. Aujourd'hui, les dégâts écologiques et la crainte des
possibilités destructrices de la science ont sonné le glas de la foi inébranlable dans le progrès.
Fallait-il, dès lors, tourner le dos à cette idée même en lui préférant la préservation des états
technologiques, écologiques, économiques, moraux et sociaux de nos sociétés ?
Nous ne le pensons pas. Ce que portait la philosophie des Lumières, ce n'était pas tant un
accroissement constant de la domination exercée sur la nature que l'hypothèse d'un éventuel
développement de l'éthique en l'homme, et de la justice entre les hommes.
C'est la dégénérescence de l'idée du progrès en idéologie du « laissez faire » qui a conduit à ne plus
faire de ce principe un usage régulateur visant à interpréter et à contrôler les évolutions du monde. En
refusant de s'intéresser à la mondialisation, aux avancées techniques et aux changements des
aspirations, la gauche a donc laissé la place à d'autres forces qui ont favorisé la ruine du Politique.
La question posée, en ce début de millénaire, est celle de la réconciliation raisonnée avec les principes
progressistes. C'est à ce prix que nous pourrons encadrer les évolutions de notre temps et non en
adoptant des postures conservatrices.
La gauche doit donc poser son empreinte sur le progrès. Et pour y arriver, nous croyons qu'elle doit
assumer une triple identité et appelons à l'émergence d'une gauche coopératiste, émancipatrice et
universaliste.
Une gauche coopératiste parce que le progrès nécessite d'être régulé par et pour le bien commun. Dans
le cadre de l'économie de marché, le principe de coopération doit être affirmé face aux logiques de
compétition. La mise en concurrence des États, des économies, des sociétés et des individus doit céder
la place à une philosophie fondée sur des intérêts partagés. La reconnaissance de biens publics
mondiaux et de véritables outils de gouvernance mondiale, le libre partage du savoir et des
nouvelles technologies ainsi que leur liberté d'accès collectif, la mutualisation des risques et des
opportunités, la régulation des économies et la conditionnalité des aides publiques, visent toutes à
favoriser le partage et la coopération dans des sociétés désormais interdépendantes.
Une gauche émancipatrice parce que sa raison d'être est l'affranchissement pour chaque individu des
contraintes de sa condition première. L'accès aux services publics et aux nouvelles technologies, la
lutte contre les discriminations et les inégalités de départ, le droit à l'éducation et à la formation, le
renforcement des mécanismes de démocratie participative et la garantie de la pluralité des medias, sont
des revendications qui sont animées d'une ambition identique : garantir par la société,
l'accomplissement intellectuel, politique, sexuel, social et culturel de chaque individu.
Une gauche universaliste, enfin, parce que notre horizon est mondial. Pas plus que nous ne croyons à
la « révolution dans un seul pays », nous savons que l'aspiration à la transformation sociale ne peut se
traduire dans un simple cadre national. La mise en place de nouvelles solidarités interétatiques,
l'édification d'une Europe sociale et citoyenne, la promotion de nouveaux droits à l'échelle
internationale, sont autant de possibilités concrètes de changer le cours des choses au niveau mondial.
Dans la longue marche de l'Histoire, nos valeurs doivent rester universelles.
Pour repenser la gauche, repensons le Parti
Tous le disent, mais peu en tirent les conséquences : le Parti socialiste vit de plus en plus mal les
contradictions nées de l'impossible équation de son caractère électoraliste, de sa sociologie interne, de
la base électorale qu'il revendique, de son rapport au pouvoir, de sa démission du mouvement social et
de la pensée théorique. Technocratisation au sommet et dépolitisation à la base conduisent à une
désocialisation de l'ensemble.
Nous pourrions nous satisfaire de cet état de fait. Il serait tentant en effet de se replier sur les bastions
locaux, le Parti Socialiste remplirait son rôle puisqu'au quotidien nos élus écoutent, aident et
soutiennent les plus démunis. Nous pourrions considérer que le Parti Socialiste est une organisation
puissante par le nombre de collectivités qu'elle gère. Nous pourrions ne pas changer, si l'histoire de la
SFIO n'était pas la meilleure réponse à ce discours dépolitisé et conservateur. Il faut refuser cet état de
fait parce qu'il n'est ni dans la nature, ni dans la culture du Parti Socialiste que de simplement panser
localement les plaies ouvertes par des politiques nationales mises en oeuvre par la Droite. Nous
manquons d'ambition parce que la situation arrange nombre de barons locaux, parce que le travail à
entreprendre est lourd et douloureux, parce qu'il est toujours plus facile de privilégier les intérêts
locaux et personnels à la construction d'une action et d'un projet collectifs.
Le Parti Socialiste a peur. Peur d'être confronté à lui-même, à ses électeurs, à ses adversaires. Alors, il
fait le dos rond en attendant que passe l'orage. Il multiplie les annonces démagogiques. Il tente de se
battre sur tous les fronts mais en oublie les principaux car à force de ne pas hiérarchiser ses combats et
de tout critiquer de la même manière, avec les mêmes armes comme si tout se valait, le combat est
confus et devient inexistant.
Le Parti Socialiste regarde qui il était hier pour savoir ce qu'il est aujourd'hui. Nous ne pouvons pas
nous contenter, pour définir notre identité socialiste, de commencer chaque discours de Congrès par
une citation de Léon Blum et de le finir avec Jean Jaurès. Alors oui, nous sommes tous les héritiers de
Blum et de Jaurès. Mais, si méconnaître ses origines obère la capacité à se construire, regarder
toujours vers hier pour savoir qui l'on est aujourd'hui assure notre échec. Nos glorieux aînés ne
peuvent constituer les seuls curseurs de l'identité socialiste contemporaine car ni l'origine ni l'identité
du socialisme ne sont en cause.
Il manque l'impertinence. Il manque une parole subversive qui préfigure une autre manière d'être
socialiste, et qui invente sans prétention, mais avec audace et imagination, le monde dans lequel nous
voulons vivre.
A ce titre, la question des primaires à gauche est, à nos yeux, éclairante.
En privant le Parti de son monopole de désignation des candidats, elle l'invite en effet à réinventer sa
fonction dans le champ politique. Après avoir déserté tant son rôle d'éducation populaire, de créateur
d'idéologie que de formateur d'intellectuels organiques, le Parti socialiste est dans l'obligation de
retrouver une raison d'être pour participer, avec l'ensemble des forces progressistes, à la refondation de
la gauche.
Redonner une légitimité aux militants et aux adhérents, abandonner le schéma pyramidal de décision
au profit d'une logique de réseaux, faire vivre la diversité des parcours et des engagements, retrouver
le chemin des luttes sociales et sociétales, refuser d'abandonner la création d'idéologie à des think
tanks satellitaires, tels sont, pour nous, les grands enjeux de ce Congrès.
Loin, si loin, des vaines tentatives opportunistes et plébiscitaires de personnaliser ce rendez-vous.
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Dans son entreprise de refondation, le Parti socialiste se retrouve confronté à de nombreux défis. Nous
l'avons dit, il lui faut tout à la fois porter une vision du monde, fédérer des aspirations multiples et
dégager des réponses concrètes aux problèmes quotidiens de nos concitoyens.
Pour notre part, nous proposons modestement un cadre et une méthode.
Le cadre, c'est une définition première de la gauche à l'heure de la mondialisation. Nous souhaitons
qu'elle se fonde, en respect avec la déclaration de principes du PS, sur un nouveau triptyque
idéologique : coopération, émancipation et universalisme
La méthode, elle, se fonde sur un constat clair : aucune démarche de refondation ne pourra être
concluante sans inventer de nouvelles formes de dialogue avec les forces associatives, syndicales,
intellectuelles et citoyennes. Aucune volonté de reconstruction ne saurait être possible sans repenser le
rôle même du Parti socialiste.
Signataires :
Maxime des GAYETS (CN, BF, adj. maire d’arrondissement, 75) ; Sarah PROUST (CN,
75) ; Julien METIFEUX (SF, 94) ; Florent GUITTON (CF, BN MJS, conseiller municipal, 63) ;
Sébastien AUFORT (CF, 86) ;
et
Cédric BALECH (BF, 32) ; Gauthier CARON-THIBAULT (conseiller de Paris, 75) ; Benoît
DEGIOVANI (75) ; Thibault DELAHAYE (conseiller municipal, 92) ; Erell DELESVAUX
(75) ; Astrid DESBUQUOIS (93) ; Ludovic DEVERGNE (secrétaire de section, conseiller
municipal, 86) ; Eve DURQUETY (BF, 94) ; Ghita EL KHYARI (75) ; Jérémie FERRERBARTHOMEU
(75) ; Léon GARAIX (69) ; Karim GHACHEM (secrétaire de section,
conseiller municipal, 29) ; Karine GOLDBERG (75) ; Quentin GUILLEMAIN (75) ;
Yohannes HOMMEL (75) ; Radija JABBOURI (21) ; Rodolphe KAUFFMANN (délégué
national, 75) ; Ronan LE BIZEC (94) ; Nicolas LE ROUX (75) ; Katya LONG (FFE Bruxelles) ;
Sébastien LOURADOUR (75) ; Stéphane MATTHEY (CF, 21) ; Benjamin PERES (31) ;
Sylvestre PIRIOT (75) ; Virginie ROBIN (75) ; Sandrine SAUVAGEOT (75) ; Stéphane
SEJOURNE (SBN MJS, 86) ; Anne THIRIOT (75) ; Mathias TROGRLIC (conseiller
municipal, 95) ; Eléonore de la VARDE (75)…